Langues et identités :
Les langues sont des symboles d’identité, elles sont utilisées par leurs
émetteurs pour marquer leurs identités. Les individus s’en servent aussi pour
catégoriser leurs pairs en fonction de la langue qu’ils parlent.
Chaque être humain appartient à plusieurs groupes sociaux et possède de
nombreuses identités sociales. Ainsi, une personne peut être à la fois
enseignante, supporter du Real Madrid, allemande , parisienne, etc.
Chaque groupe possède sa propre langue ou variété de langue. Ainsi, un
groupe régional utilise une langue régionale (qui constitue une variété de
langue). Le fait de parler cette langue ou variété de langue donne le sentiment
d’appartenir à ce groupe.
Les langues et
variétés de langues sont caractérisées par de variations ou d’importantes
différences dans la prononciation et la grammaire par rapport à la langue, ils sont
un moyen d’exprimer et de reconnaître les nombreuses identités sociales des
individus.
C’est tout au long
de la vie que s’acquièrent de nouvelles identités et de nouvelles langues, ou
variétés de langue, et ce, selon un processus dynamique. Aussi les individus
peuvent aussi jouer avec leurs langues et leurs identités, passant délibérément
de l’une à l’autre au cours de la même conversation, marquant ainsi le
changement d’une identité à l’autre. Il a été démontré que les jeunes sont
particulièrement résistants de cette pratique lorsqu’ils passent d’une
situation sociale à une autre. Le fait de prendre conscience de son multilinguisme,
avec l’aide des enseignants en langues de scolarisation, est donc avantageux
pour tous les apprenants.
A- Rôle de la langue maternelle dans la construction de l'identité:
La langue maternelle ou première a un rôle primordial dans la construction de l'identité car elle est indissociable de la pensée, comme l'affirme Henri Delacroix :
"la pensée fait le langage en se faisant par le langage".
C'est lorsqu'il commence à parler, que l'enfant pense. Mais bien avant d'être capable de parler, donc de penser, l'enfant entend la langue de ses parents et comprend ou plutôt établit des liens entre les actions de sa mère et les mots qu'elle prononce. Dès les premiers mois de sa vie, l'enfant est très sensible aux sons, aux couleurs, aux formes de ce qui l'entoure.
C'est la raison pour laquelle le lieu où l'on naît est déterminant dans la construction de l'identité.
La langue est également un marqueur d'identité : les locuteurs d'une même langue appartiennent au même groupe, ils se comprennent entre eux et sont facilement identifiés par les autres. Le fait de parler un dialecte définit plus précisément l'identité du locuteur, puisque sa langue trahit sa provenance régionale. Un Napolitain ne s'exprime pas du tout comme un Milanais : il parle plus fort, accompagne son discours de gestes, son accent est plus prononcé, les consonnes sont redoublées, la langue est chantante. Le dialecte Milanais, moins exubérant, a une toute autre musicalité, transmet moins de chaleur et d'allégresse. La langue et l'attitude du locuteur sont donc en accord parfait et s'influencent mutuellement. Ce n'est pas par hasard que nous avons choisi de comparer les dialectes de deux régions très éloignées géographiquement : le lieu de naissance influence certainement notre mode de vie, notre façon d'être et notre façon de penser.
Par ailleurs, la langue n'est pas seulement un outil de communication, un système de signes et de sons. Elle permet de formuler la pensée et d'exprimer la vision du monde d'un peuple :
"On ne peut pas dissocier une langue de sa culture et du contexte de la société dans
laquelle elle existe. Tout interagit : la langue fait la société, c'est-à-dire les rapports qui, à
Notre façon de concevoir les choses, de voir le monde qui nous entoure, de structurer de notre pensée est liée à notre langue maternelle. Il s'agit du concept de relativité linguistique qu'Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf ont exprimé sous forme d'une hypothèse :
"L'hypothèse énonce que le langage n'est pas seulement la capacité d'exprimer oralement des idées, mais est ce qui permet la formation mr me de ces idées. Quelqu'un ne peut pas penser en-dehors des limites de son propre langage. Le résultat de cette analyse est qu'il y a autant de visions du monde qu'il y a de langages différents."
En effet, chaque langue a des structures qui lui sont propres, ce qui signifie que le cheminement de la pensée de locuteurs de langues différentes ne sera pas le même. Dans chaque langue, il existe des expressions que l'on ne peut pas traduire littéralement dans une autre langue. Les expressions imagées reflètent la vision du monde d'un peuple, elles ne peuvent par conséquent être identiques, d'une langue à l'autre même lorsqu'elles expriment le même concept, comme le prouve l'exemple suivant : Quand les poules auront des dents / quando gli asini voleranno70.
Comme nous l'avons évoqué précédemment, le lieu de naissance exerce une grande influence sur notre façon d'être et sur notre vision du monde. On remarque en effet, des différences de perception sensorielle entre les individus qui ont une langue maternelle différente : chaque langue transcrit les onomatopées - les cris des animaux par exemple - en fonction des sons dont elle dispose et qu'elle utilise le plus fréquemment.
Les langues possèdent un vocabulaire plus ou moins riche pour désigner les couleurs. Le caractère chinois ts'ing peut désigner le bleu ou le vert. Le même terme russe peut traduire le jaune ou le vert. Les Japonais, par exemple, sont plus sensibles à l'aspect mat ou brillant. Les occidentaux distinguent les couleurs chaudes des couleurs froides tandis que les Africains font la même distinction entre couleur sèche et humide.
Les confusions ou au contraire, les nombreuses dénominations d'une même couleur dans certaines langues, ont amené les linguistes et les anthropologues à s'intéresser à l'influence de la langue maternelle sur la perception des couleurs.
B- Peut-on changer d'identité en adoptant une autre langue ?
Au début de l'apprentissage, le passage par le stade de traduction de la pensée est inévitable et source de nombreuses erreurs. Penser dans sa langue maternelle conduit à des productions langagières erronées, parce que le locuteur calque les structures des phrases sur celles de sa langue maternelle.
Or, comme nous l'avons évoqué précédemment, de nombreuses différences existent entre l'italien et le français bien qu'il s'agisse de deux langues romanes. On peut donc en déduire que plus les langues sont éloignées, plus le cheminement de la pensée sera différent.
Lorsque l'on maîtrise correctement une langue étrangère, on pense directement dans cette langue, sans traduire sa pensée préalablement dans sa langue maternelle. Cela sous-entend que l'on a également acquis une bonne connaissance de la culture du pays, puisque nous venons de le voir, la culture est inhérente à la langue. Si comme l'affirme Georges Mounin, "chaque langue reflète et véhicule une vision du monde", les immigrés installés depuis de nombreuses années en France, ne portent plus le même regard sur le monde : ils ne pensent plus de la même manière, ils sont donc différents. Ce qui ne signifie pas qu'ils pensent comme les Français. En effet, ils ont un background culturel qu'un Français ne possède pas et inversement : certains d'entre eux étaient plurilingues avant la migration - ils parlaient leur dialecte natal et maîtrisaient plus ou moins bien l'italien - selon qu'ils avaient été scolarisés ou non dans leur pays, ils avaient acquis des connaissances métalinguistiques dans leur propre langue ainsi que des références culturelles qui ne sont pas celles des Français. En revanche, même s'ils ont acquis une très bonne compétence linguistique en français, il est rare que les primo-migrants accèdent aux savoirs culturels partagés des Français, sauf s'ils apprennent la langue de façon formelle.
En parlant le français quotidiennement, ils acquièrent de nouvelles connaissances, s'habituent à appréhender les choses sous un angle différent, mais cela ne signifie pas qu'ils oublient leur passé. Même lorsqu'ils le parlent peu, ils restent attachés à leur dialecte natal, à sa mélodie, à sa cadence, aux mots propres à leur région qui leur évoque un monde familier. Leur identité s'enrichit de cette nouvelle vision du monde.
Il en va de même pour les enfants d'immigrés qui ont été scolarisés quelques années dans leur pays : il est normal qu'ils se sentent différents des autres lorsqu'ils intègrent l'école française : en effet, ils portent en eux des expériences scolaires, des connaissances, des références, inconnues à leurs camarades français. Les enfants apprenant beaucoup plus rapidement que les adultes, ils acquièrent une compétence linguistique et socioculturelle égales à celle de Français natifs.
Leur identité va donc nécessairement se modifier au contact du milieu français et de la langue française, mais sans pour autant se superposer à leur identité précédente. Seul l'abandon total de leur langue d'origine (dialecte ou italien) peut en causer l'oubli et l'incapacité à s'exprimer. Ils ne perdront toutefois jamais la faculté de compréhension.
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